6X6 de Marine Feuillade et Pauline Lecomte

(Cet article a été écrit pour le site À bras le corps)

Les premiers accords agressifs du morceau « Orphans » de Teenage Jesus and the Jerk, les cris de Lydia Lunch qui répondent à la guitare électrique, l’image abîmée d’une silhouette courant sur la route, la carcasse d’un véhicule en flammes illuminant la nuit. Puis le silence, des murmures, la prière d’un groupe de filles appartenant aux Guides Unitaires de France (association scout traditionnaliste), leurs chants pendant une messe célébrée dans la forêt. La texture de l’image est encore très dégradée, comme si la violence, le bouillonnement des premiers plans étaient encore là mais masqués, sous-jacents. Dès la séquence d’ouverture, 6X6 invite le spectateur à se méfier des apparences.

Le second film de Marine Feuillade et Pauline Lecomte cherche à restituer dans toute sa profondeur l’univers singulier de ces camps scouts. Livrées à elles-mêmes en pleine forêt afin de s’éprouver physiquement et spirituellement, les adolescentes de 6×6 (un camp de « guides » est généralement constitué de six groupes de six filles) se défient, s’affrontent, s’amusent, se cherchent… Espace paradoxal s’il en est, très ritualisé et hiérarchisé mais aussi très libre, où il est permis, à l’abri des regards des adultes et des garçons, d’engager et de montrer un autre rapport à son corps et son identité.

Si la démarche des cinéastes relève en partie du documentaire, leur film ne porte ni sur le scoutisme en tant que tel ni sur la religion. À la suite d’un premier tournage en immersion dans un camp de la région de Moulins, Marine Feuillade et Pauline Lecomte ont demandé à plusieurs jeunes filles appartenant à ce mouvement de bien vouloir rejouer cette situation en suivant une trame narrative. La voix off, porteuse du récit, est impersonnelle, susceptible d’appartenir à chacune de ces adolescentes. La « légende » (c’est le mot qu’emploie la voix du film) qui nous est racontée interroge, creuse l’expérience vécue. Que masque ce soi-disant retour à la vie « sauvage » ? Que font ces filles entre elles ? Quels sentiments, quels désirs, quels fantasmes les traversent et les animent ?

Le film est marqué par l’utilisation presque systématique de la longue focale, qui traduit la logique exclusive de ces groupes, où le corps peut exulter parce qu’il est isolé et protégé par une « promesse » (celle qui lie les guides). Si les gestes, les regards, la peau, les blessures sont vus de très près dans 6X6, nous restons à distance de ces adolescentes, qui conservent leur mystère. Lors de ces camps, les corps sont mis à l’épreuve et fortement érotisés par les jeux de force et la vie collective. Ce mélange de douleurs, de plaisirs, de défis et de désirs est la véritable matière du film, qui n’est pas sans faire référence, tant par le texte que par l’image, à la tradition mystique. 6X6 rend compte des tensions qui secouent ces corps adolescents, de la lutte intérieure dont témoignent les risques qu’ils prennent et les supplices qu’ils s’infligent.

Car il y a un dehors, un ailleurs, incarné ici par le gardien du château rôdant dans la forêt. Lui aussi fait partie de la légende. Il est ce qui effraie, ce qui attire, la ligne à ne pas franchir, au-delà de laquelle les règles de vie du camp n’ont plus sens. Car si ces règles sont strictes, c’est que le doute (le démon ?) est partout. Une fille osera (on ne sait laquelle, n’importe laquelle) entrer dans le château, en franchir les grilles et partir sur la route. Car le gardien, avec ses armes désuètes, s’avère moins puissant, moins confiant qu’il paraît.

Le camp s’achève, comme l’adolescence. On parvient à fuir. Mais la forêt, l’adolescence, ce temps indécis où tout est possible car tout est fantasmé, vous hante. Comme les images de 6X6 et toutes les forces qui les traversent.

(Voir l’entretien filmé que nous ont accordé Marine Feuillade et Pauline Lecomte)

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