Marcher puis disparaître de Romain Kronenberg

(Cet article a été écrit pour le site À bras le corps)

« Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. »  Anywhere out of the world, Charles Baudelaire

Une grande ville vue de loin, frappée d’une douce lumière, comme au début d’un conte. Son nom même paraît tiré d’un rêve : Şereflikoçhisar, le « château des honorables étreintes ». Par où commence Marcher puis disparaître. Plan après plan, Romain Kronenberg nous fait entrer dans cette cité turque, sans jamais effacer complètement la distance. Il fait attention à l’étrangeté des choses et nous communique ce sentiment propre au voyageur, qui se découvre « chez lui » alors qu’il est « à l’étranger ». Minarets éclairés, feux dans la campagne, aube bleue, gestes des joueurs : toute cette vie inconnue apparaît familière. « Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas ».

À l’étranger, le réel échappe, s’ouvre à la fiction, aux histoires possibles, incertaines. Un homme près de cette ville. Lui aussi vu de loin, qui descend une colline. D’où vient-il ? De quel récit, de quel mythe nous arrive-t-il, avec ses bâtons de pèlerin, sa barbe hirsute, son dénuement ? Quelle peut être sa destination ? Le désert probablement, celui des mythes, de cet imaginaire auquel il appartient. Şereflikoçhisar ne saurait l’accueillir, il n’y est qu’un passant.

Marcher puis disparaître ne cesse de confondre les genres : documentaire, fiction, performance… Précisons que ce titre se rapporte à un film ainsi qu’à un site internet (www.marcherpuisdisparaitre.com). Le premier retrace le parcours effectué en août 2013 par Romain Kronenberg et Benjamin Graindorge entre la cité de Şereflikoçhisar et le Tuz Gölü, le grand lac salé qui la jouxte. Le second vise à cartographier le territoire concerné et à documenter cette expérience. Ce sont deux représentations d’un même site, deux traces d’une même épreuve. Cette dualité questionne notre rapport au monde, un monde toujours déjà représenté, inventorié, déchiffré, celui des satellites et des maps, qu’il est devenu difficile, voire impossible d’habiter. Le film part de cette impossibilité à laquelle il répond par des actions. D’abord marcher, choisir la marche comme façon d’être au monde, sans but précis. Puis (pour ?) disparaître. Parvenir n’importe où « pourvu que ce soit hors de ce monde ! » En soi peut-être, enfin se reposer en soi. Trouver une station, une posture qui autoriserait l’arrêt, assurerait un équilibre.

L’homme s’éloigne de la ville par les routes qui conduisent au lac salé. À la fraîcheur matinale, à la quiétude de Şereflikoçhisar succèdent la chaleur et l’hostilité de ces langues de bitume où circulent d’énormes camions. « Fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort » écrit Baudelaire. La puissance du soleil, la plénitude de la lumière sont formidablement restituées par le film. Confronté à ces titans mécaniques que sont les véhicules, exposé aux forces de la nature, le marcheur paraît fragile. Cette fragilité révèle l’extraordinaire capacité du corps humain à tenir, à résister. L’homme qui marche au désert défie par sa verticalité l’étendue qui l’entoure. Il affronte l’éternité du monde, de la terre et des astres, combat qui porte le nom de « conscience ».

Marcher puis disparaître participe tout autant d’une expérience cinématographique que d’une recherche géométrique et chorégraphique. Le marcheur, Benjamin Graindorge, est designer de profession. Il a directement collaboré à la réalisation du film, notamment par l’invention de structures et de motifs graphiques. Ce travail fait appel à un minimum de matières, de supports : son corps qu’il plie, pose, tend selon les plans ; trois bâtons en bois (aidant à la marche, à l’appui du corps, ils revêtent au cours du film un caractère rituel, magique) ; quelques bandelettes noires et des formes numériques abstraites. Il y a dans cette démarche une ambition architecturale, comme s’il s’agissait de construire en filmant, d’élaborer au moyen du cinéma une configuration, un agencement, un lieu possible d’habitation. Là où se reposer. Où disparaître.

L’homme est au milieu du lac, surface blanche, plane et sans limite. Les images d’une usine de sel, quelques notes de guitare annoncent l’engagement d’un processus. L’homme cherche une façon de s’appuyer, de s’installer. Une pose qu’il pourrait conserver. Puis il se défait de ses bâtons qu’il agence en un triangle mystérieux. (Piège ? Abri ? Totem ?) Il paraît accepter la pesanteur. S’abandonner. Il s’assoit, tandis que des formes synthétiques, rondes, lisses surgissent au loin, se rapprochent. L’air vibre, tout semble fondre et se confondre sous l’effet de la chaleur : réel, imaginaire, corps, sel, ciel, sons et textures.

Le film de Romain Kronenberg, à l’instar du poème de Baudelaire, s’achève par un cri de l’âme déchirant l’espace de la représentation. L’irruption de formes abstraites au sein de la photographie signale qu’un être humain est là, qui ne peut être au désert sans y voir, y dessiner un mouton. Le lac salé est une page blanche prête à accueillir l’idée, le verbe, la forme. Mais ce cri, ce désir fou d’autre chose, d’une autre vie, d’un autre monde, cette prise de conscience produit du mystère. Il donne sur l’abîme, un abîme auquel seule la musique peut répondre.

Marcher puis disparaître s’interrompt alors que tout est suspendu, sens et mouvement. L’expérience est terminée, il n’y a rien à en conclure. L’épreuve transforme, laisse des traces qui ouvrent sur d’autres épreuves. Le cinéma auquel travaillent Romain Kronenberg et Benjamin Graindorge ne veut rien dire. Il fabrique, il fabrique en montrant. Il fait faire (des voyages, des objets, des rencontres…), et d’abord fait regarder. Regarder n’est pas comprendre, du moins pas immédiatement. Le regard implique une distance et appelle au respect du mystère de l’autre. Sans cet épreuve de l’Étranger, pas de connaissance de soi. Le Propre ne se perçoit qu’en déplacement. Rien à faire, il faut se remettre en marche.

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