Films cicatrices : Trouvé et Le Saut des deux fous au Ciné 104

(Cet article a été écrit pour le site À bras le corps)

La programmation de courts métrages est un acte critique en soi. Chaque séance produit ses effets de montage, de sens, qui ne sont pas sans influencer notre réception des œuvres. À l’heure où la plupart des films sont vus sur un ordinateur via des plateformes en ligne, il est plus que jamais nécessaire de rappeler que le cinéma tient aussi à une certaine façon de montrer les choses.

Rodolphe Olcèse l’affirme par sa pratique, lui qui a toujours associé réalisation de films, écriture critique et démarche de programmation. Son dernier film, Trouvé, fut ainsi logiquement présenté lors de son avant-première en compagnie d’un court métrage d’Alexandra Grau de Sola, Le Saut des deux fous (2009). Cette projection au Ciné 104 (Pantin), organisée par À bras le corps en partenariat avec Cinémas 93, nous a rappelé ce qu’est un film sur « pellicule », cette peau que la lumière abîme.

Trouvé et Le Saut des deux fous ont en effet pour point commun d’avoir été tournés sur support argentique (le premier en Super 8 fut projeté en version numérique, le second en 35 mm fut montré dans son format d’origine) et de revendiquer ce choix à travers un certain nombre d’artefacts. Pour commencer, leur manque de définition les oppose aux images contemporaines, aujourd’hui si définies qu’on ne sait plus comment les qualifier (« UHD », pour « ultra haute définition », étant le dernier sigle en date). Les plans d’Alexandra Grau de Sola manquent eux de « piqué » et le film de Rodolphe Olcèse, tourné en Super 8, s’autorise du flou qui caractérise ce format. Le regard est ainsi conduit à capter les vibrations de l’image, à observer ce qui palpite en elle, sa mouvance plutôt que ses « contenus ». Le plus grand danger des appareils numériques est de réduire l’œuvre à une somme d’informations (ce qu’ils font par nature). Ici les signes sont irrémédiablement attachés aux formes souvent défaillantes de leur exposition. La lumière de la région de Tarbes, qui illumine et colore les espaces investis par Alexandra Grau de Sola, n’est pas celle de Bucarest, où commence Trouvé. Et c’est d’abord de cet écart, de cette singularité de la lumière dont témoignent les deux films. C’est la même logique qui pousse Rodolphe Olcèse à ne pas corriger les nombreux défauts dus aux émulsions utilisées, donnant concrètement à l’image l’aspect d’un tissu cicatriciel. C’est un travail ouvert aux accidents, qu’ils soient techniques ou physiques. Ainsi Rachel, incarnée par Astrid Adverbe, chute-t-elle violemment à la fin d’un plan, incident qui dit tout (et mieux que n’importe quelle ligne de scénario) de ce qui lui arrive à cet instant du film.

Bien qu’ils tiennent l’un et l’autre du mythe et de la fable, Le Saut des deux fous et Trouvé sont des représentations matérialistes, au sens benjaminien du terme : ils montrent les tours que la matière joue à l’homme [1]. Comment l’alcool fatigue. Comment il soigne aussi, fait tenir, apporte la joie. Comment les enseignes lumineuses d’un centre commercial, qui veulent dire la richesse, évoquent la misère. Comment, enfin, le brouillard qui tombe sur la montagne vous fait changer de chemin. À ces puissances de la matière, les hommes répondent par des actes de dépense, manière d’inverser les règles du jeu. Dans Le Saut des deux fous, les deux personnages centraux, un vieillard et un étrange paysan-cavalier, se paient un festin avec l’argent qu’ils viennent de dérober à un voyou. Dans Trouvé, un jeune homme jette à la rivière la drogue que sa compagne s’attache à vendre. Histoires de fous, de sauts et de saluts. Car après leur repas rabelaisien, les deux comparses peuvent brûler leur habitation et partir à l’aventure. Quant au garçon de Trouvé, comme allégé par son geste, il peut avec son père s’élever dans la montagne pour y découvrir sa propre voie. C’est d’ailleurs le sacrifice d’Abraham, affaire de dépense s’il en est, que rejoue explicitement le film.

Une caméra ne capte jamais que ce jeu, cette lutte avec la matière. Faire un film, et on ne le pense peut-être pas assez en ces termes, est une formidable dépense d’énergie. En juin dernier, lors du festival Côté Court au même Ciné 104, Rodolphe Olcèse avait projeté une première fois certains rushs de son film à l’occasion d’une performance musicale intitulée Hôtel Moriah. Il avait alors restitué, guitare à la main, par le biais de la performance physique et collective du concert, l’expérience même de cette ascension dans les montagnes roumaines. Il avait réuni dans la transe cinéma, danse et musique. Il nous rappelle par son travail que c’est le rythme qui ouvre à la compréhension, qu’il n’y a pas de savoir sans épreuve et que l’art est le lieu privilégié d’une telle révélation.


[1] Voir « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ».

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