Tourisme international de Marie Voignier

(Cet article a été écrit pour le site À bras le corps)

Ainsi que le remarquait Gilles Deleuze dans sa célèbre conférence donnée à la FEMIS en 1987, au cinéma ce dont on parle se cache parfois « sous ce qu’on nous fait voir ». La dissociation de l’image et du son permise par le film offre au cinéaste la possibilité de donner à voir par le biais d’une écoute : il pratique alors un art de voyant (qui voit les yeux fermés), art rimbaldien que Deleuze appelait de ses vœux [1]. Parce que le cinéma est affaire de regard plutôt que de vision. Cette poétique de la voyance, qui consiste à toujours penser ensemble le visible, l’audible et le tactile (leur disjonction au cinéma nous rappelle précisément que l’un ne se comprend pas sans l’autre), est mise en œuvre de façon remarquable par le dernier film de Marie Voignier, Tourisme international. On doute souvent de ce qu’on y voit. Ce qu’on y lit n’est pas à prendre au pied de la lettre. On y entend des gestes, on y touche des sons. Par ce dérèglement sensoriel, l’artiste subvertit la puissance de crédibilité propre à l’image photographique et fait surgir ce que les apparences s’évertuent à masquer. Où l’on s’aperçoit que l’image au cinéma, comme le réel, sont tout en épaisseur.

Tourisme international est un film de et sur la contrainte. Il rend compte d’une expérience limite : un voyage touristique dans une des dictatures les plus violentes et les plus fermées du monde, celle de la Corée du Nord. Marie Voignier a accompagné un groupe de touristes (qui apparaissent régulièrement dans le cadre, toujours munis d’un appareil photo) dans sa visite du pays, ou plus exactement de sa version Potemkine : bibliothèques, musées, grands spectacles chorégraphiques et même studio de cinéma… La première contrainte est donc celle d’une position imposée à la caméra, position du touriste sommé de voir ce que le régime accepte de montrer. La seconde s’exerce sur ceux qui sont filmés, les guides et interprètes (souvent des femmes) dont les discours sont là encore dictés et surveillés par le pouvoir central. Raison pour laquelle Marie Voignier ne les restitue jamais directement. Tourisme international est un film muet, dont la bande sonore, qui semble coïncider avec les faits et gestes observés à l’écran, est entièrement reconstituée, tandis que des cartons nous livrent des informations sur les lieux visités, les personnes rencontrées ou les situations vécues.

Le résultat de ce travail évoque de façon troublante et comme en négatif l’Alphaville de Jean-Luc Godard. Il s’agissait là aussi de dépeindre un système totalitaire et ses logiques de contrôle, et les deux films ont pour point commun cette prégnance du son conçu en post-production, donnant au réel des airs de fiction (d’autant que les décors traversés dans Tourisme international semblent appartenir aux années 60, jusqu’aux films en 16mm que produit encore l’état coréen). Mais alors que le personnage de Lemmy Caution dans Alphaville détruit le mythe par le mythe et parvient à échapper à l’emprise de la matrice, dans le film de Marie Voignier chacun, de bout en bout, reste à sa place, soumis à un régime de représentation dont il ne peut sortir.

Que faire face aux images qui nous sont imposées ? Comment faire droit au réel, à la misère, aux violences, aux injustices que ces images recouvrent ? « On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images » écrit Gaston Bachelard [2]. C’est donc bien à l’imagination du spectateur que s’adresse la réalisatrice lorsqu’elle l’invite, à travers une subtile bande sonore conçue par Thomas Fourel, à percevoir ces espaces comme des décors, ces discours comme des récits. Imaginer, c’est s’émanciper de l’image-toute et prendre conscience qu’il existe un hors-champ, qu’il y a de l’invisible et de l’altérité. Prise de conscience tant redoutée par un régime totalitaire.

C’est à cet endroit que « le touriste », comme « le spectateur », sont incontrôlables. Lorsqu’ils réinscrivent les images qu’on veut leur imposer en leur propre rêverie. Comme l’indique Marie Voignier dans l’entretien qu’elle nous a accordé, le contrôle des corps qu’a mis en place la dictature, bien montré par le film (gestes très codifiés des coréens, ballets bien réglés devant les monuments officiels, grandes démonstrations d’unité chorégraphique), est menacé par l’irruption de gestes autres depuis l’ouverture du pays aux touristes occidentaux. Qu’au contact les uns des autres, bien qu’assignés à des places, l’imagerie cède sa place à l’imaginaire, jusqu’à permettre des déplacements, voire des bouleversements, c’est tout ce qu’on peut souhaiter. Encore faut-il creuser les images et exercer les sensibilités comme s’y attache Tourisme international.

[Tourisme International, 2014, 48 min. – Réalisation : Marie Voignier – Son : Thomas Fourel – Production : Marie Vachette, Bonjour Cinéma avec le CAC Brétigny – Avec le soutien du CNAP, Centre National des Arts Plastiques. Ce film a bénéficié de l’Aide au film court, le dispositif de soutien à la création du Département de la Seine-Saint-Denis.]


[1] Voir Deleuze, « Qu’est-ce que l’acte de création ? », in revue Trafic, n°27, automne 1998, p. 138-139 et la fin de L’Image-temps, Paris, Minuit, 1985.

[2] L’Air et les Songes, Paris, Le Livre de Poche, 1996 (1943), p. 5.

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