pays sans nom

Ce texte et ces images sont ceux d’un film-performance intitulé pays sans nom. Il fut montré une première fois dans le cadre de la soirée Prisme #2 le 19 septembre 2009 à Mains d’Œuvres (voir le film issu de la performance). Une seconde représentation fut donnée lors de la cérémonie d’ouverture du 11ème Festival des Cinémas Différents de Paris.

« Seule certitude la brume.
Celle d’au-delà des champs. Elle les gagne déjà. Elle gagnera la caillasse.
Ensuite le logis par toutes les fissures. L’œil aura beau se fermer.
Il ne verra plus que brume. Même pas. Ne sera plus lui-même que brume.
Comment la dire. Vite comment la mal dire avant qu’elle noie tout. » SB

Voix (à elle-même, elle essaie d’imaginer ce qu’elle raconte) :
« Il avait acheté l’appareil à un gamin dans la rue, à l’étranger, en Russie par exemple, pour la photographie, l’unique photographie qu’il contenait (un temps) c’était plus proche du jouet que d’autre chose, le procédé aujourd’hui n’existe plus (un temps) sans cadrer sans regarder sans rien il photographie la rue depuis la fenêtre de sa chambre, doutant du résultat (un temps) à quoi pense-t-il assis sur son lit tandis qu’apparaissent lentement, à peine, les bâtiments d’en face ? (un temps) il est à l’hôtel (un temps) un hôtel misérable près de la gare, presque vide, presque silencieux, quelques bruits au loin (un temps) on joue quelque part d’un instrument, une guitare, c’est peut-être lui qui invente (un temps) un hôtel de cinéma, des hôtels comme celui-ci il en a connus beaucoup (un temps) étroits couloirs, nus, éclairages au néon, verts et jaunes (un temps) des clients mystérieux, égarés (un temps) disons qu’il voyage souvent, des petits voyages qu’il confond (un temps) il a lu quelque chose dans l’avion, une pièce de théâtre ? (un temps) il est arrivé au lever du jour, un jour d’hiver, clair et froid, sans date (un temps) plus tard, j’imagine, les nuages sont descendus au ras du sol, oranges et jaunes, la brume a enveloppé la ville, et le reste (un temps) il n’a pas beaucoup roulé (un temps) il a trouvé le bâtiment tout de suite, une femme l’a accompagné jusqu’à sa chambre au premier étage (un temps) elle lui a expliqué longuement quelque chose dans un anglais très local, il a fait semblant de comprendre (un temps) il s’est assis pour réfléchir (un temps) sa fatigue l’a envahi : « je ne savais pas que j’étais aussi fatigué, je ne savais pas… » (un temps) il s’est endormi et n’a pas rêvé, ne s’en souvient pas, juste une nuit noire et sourde, et cette musique au loin, triste et sèche, répétée toute la nuit (un temps) le matin tout est calme, tout est gris (un temps) il observe l’image voilée, pense à ce voile de temps, dix ans peut-être, l’image n’a pas d’âge (un temps) il observe encore attentivement, très longtemps, il reconnaît difficilement la rue (un temps) serait-ce une autre rue ? (un temps) une autre ville ? (un temps) Ou bien son imagination ? (un temps) il pense à la rue où il est né, d’un petit village au centre de la France je crois (un temps) il pense en même temps à l’église qu’il a photographiée cent fois, pourquoi ? (un temps) « elle doit toujours être là », « on ne sait pas où, ni quand elle commence, où elle a commencé » [C’est un mauvais jour ? Serait-ce cela ? Seulement ça, un mauvais jour ? On ne sait plus rien de façon claire.] « au début de l’après-midi je suis au café (un temps) un homme m’a vu, tourne autour de moi, cela dure cinq minutes, il s’approche, du bout des lèvres me demande une cigarette qu’il s’en va fumer avec un ami (un temps) imaginez un très grand comptoir en demi-lune, en même temps autour du zinc le matin on peut compter jusqu’à vingt clients, vingt pensées (un temps) la maison où il est né je suppose, à la rencontre de la mer et de la lande (un temps) c’est la lumière dont il se souvient le mieux, la plus puissante qu’il connaisse (un temps) la maison ne doit plus exister et il a oublié comment elle était faite (un temps) quand est-il parti ? Et pourquoi ? (un temps) c’est un pays où les journées sont longues et se ressemblent toutes, à force on devient le paysage, disons qu’il est parti pour échapper à ça (un temps) au moment de payer le barman aperçoit dans son portefeuille la photographie qu’une femme lui a donnée et qu’il conserve depuis des années (un temps) le vieil homme lui parle de l’image et lui pose une question qu’il ne comprend pas (un temps) il avait peut-être reconnu quelque chose ? (un temps) il marche, se perd dans la ville (un temps) parfois c’est Budapest, parfois l’Italie, parfois Cuba (un temps) il n’a pas parlé depuis des jours, des semaines, il en prend conscience, à quand remontent les derniers mots prononcés ? Adressés ? Dans quelle langue ? (un temps) ça ne lui manque pas (un temps) il essaie de construire une phrase mais une image immédiatement la recouvre » [On ne parle jamais une seule langue. On ne parle jamais qu’une seule langue.] « plus la langue, épuisée, comme son histoire, déjà loin, déjà ancienne, à raconter dans quel ordre ? Seulement des souvenirs, des rêves… (un temps) [Imagination morte. Imaginez] il entend une foule, des slogans dispersés (un temps) il imagine, il imagine, il sait, il se trompe et il sait, il traduit, il traduit, cette vie dans l’image, ça échappe, la poésie ?

Personne ne sait ce qu’il est devenu (…) la frontière n’était pas si loin (un temps) quelques kilomètres, cent peut-être (un temps) il n’a pas vu la ligne passée dans le brouillard (un temps) il serait revenu (un temps) il aurait retrouvé les siens, son pays sans nom. »

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