Texte dit vague

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Ce texte est paru dans le n°2 [thème : « le devenir »] de la revue étoilements en mars 2008.

Qu’est-ce qu’on peut faire de cette idée, de ce verbe substantivé, un devenir, devenu évidence et récurrence ?

On peut s’en méfier.

Deleuze dit une chose à son propos, c’est qu’un devenir se fait par différence. Par exemple, un homme ne peut pas avoir de devenir-homme, mais seulement un devenir-animal, un devenir-enfant, etc. Qu’est-ce qui se passe quand on rend possible un effet Larsen du type le devenir-homme d’un homme ?…

Un dérèglement un reste dans la pensée entrevu comme à l’origine de la musique des danses de Ian Curtis des textes de Sarah Kane à repenser toujours qui nous fait voir théorème désir suspendu désir pris dans la langue sa propre langue témoignage bégayé etc.

En poésie :
Imagination morte
Imaginez

Écrit en nocturne, texte en forme vague, fugue.

Quand on prononce le mot devenir, je pense au mot désir, au mot défense. Dire un « devenir », c’est énoncé une stratégie. Si je dis, comme certains docteurs Strangelove, qu’il y a un devenir-cerveau de l’ordinateur, c’est une stratégie. Et Stanley Kubrick, en fin joueur d’échec, de répondre par un devenir-absurde, où comment annihiler par le rire la toute-puissance attribuée, aux arsenaux atomiques en l’occurrence.

Pour parler enfin de ce qui me regarde, j’aimerais inscrire mon travail de cinéaste, de chercheur et de programmateur dans un devenir-film du film. Je pense au larsen, à l’écho comme forme susceptible de faire trembler les murs. Quand je dis cela, je distingue des devenir-œuvre d’art, devenir-flux, devenir-fichier du film, partout proclamés et répétés, une simple physique future et déjà présente du cinéma, un devenir propre du film. Je suis attentif à ses résistances : résistance des images en tant que substances (grains, textures, surfaces), résistance des plans et de leur montage en tant que structuration éthique des points de vue, résistance de la projection en tant que lieu commun de la vision. La stratégie est affaire de terrains. Sur ceux de la diffusion, de la culture de masse, du progrès technologique, les batailles qui s’annoncent me semblent perdues d’avance. Sur le terrain défoncé de l’histoire ne s’affrontent plus que des armées de spectres. « Le vrai matérialisme historique ne consiste pas à poursuivre, le long du temps linéaire infini, le vague mirage d’un progrès continu ; mais à savoir arrêter le temps à tout moment, en se souvenant que la patrie originelle de l’homme est le plaisir[1]. » Par des déplacements, des mises en boucles, des renversements d’adjectifs sur eux-mêmes, des dé-nominations, qu’une guérilla s’organise, jamais glorieuse mais provoquant déroutes, ouvertures et lignes de fuite. Plantée dans le pied de l’avenir, l’épine des archaïsmes, des devenirs en reste : le film doit encore devenir film, se retrouver comme tel.


[1]   Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 186.

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