Ontologie. À propos d’une séance imaginée par Philippe Cote

Ce texte est paru à l’occasion du 9ème Festival des Cinémas Différents de Paris en décembre 2007 après la séance « Filmer l’autre, regarder le monde » imaginée par Philippe Cote.

Les films programmés hier par Philippe Cote étaient faits des gestes essentiels du cinéma. C’était une séance d’ontologie. Pas un fondu pour relier les terres du Kazakhstan aux eaux du Mékong, car les paysans quittant leur terre pour ne pas crever de faim coexistent avec ceux qui n’en ont déjà plus. Si nous ne sommes pas au monde, le cinéma est au réel, ce fameux « invisible » dont parlait hier Sothean Nhieim, rendu visible, audible, sensible par fragments collés. « Je vais faire ce film pour ne pas oublier ce qu’on appelle le sens, et que j’appelle le vide ou le temps. » C’est éternellement ça. Il y a plus de cent ans les frères Lumière posaient leur caméra à la sortie d’une usine et faisaient un plan, un seul, un seul plan pour découvrir ce qu’est fondamentalement le cinéma, une rencontre entre le niveau du monde et le niveau de l’œil, provoquant pour l’éternité une différence dans notre façon de sentir et de penser le temps. Les films vus hier abolissent la nouveauté. Ils donnent à percevoir l’échec de la société du spectacle, de ses moyens techniques, dans son entreprise de réduction du politique, dans sa volonté d’imposer une définition finie à des relations infinies. Hier soir, le cinéma était encore là et nous aussi, nous regardions encore. Les frères Lumière sont morts. Le réel est toujours nouveau et invisible. Je parle d’une exigence folle, physique, dicible mais mal, par ratés. La vie qui se souvient de la mort, lui bégaye quelque chose, veut la comprendre. Philippe Cote en a témoigné hier, ainsi que tous les cinéastes qui l’accompagnaient au travers de cette séance. Une « fête des morts », comme une très belle définition du cinéma. Des films qui bégaient, oui, qui prennent beaucoup de temps pour finir leur phrase, pas connue d’avance, des films qui ennuient, et puis qui font autres choses que des phrases, des moments de langue à la limite du sens. Des rires par exemple, devant cette vache coincée dans son bidon. Et là je pense, parce que je suis heureux, qu’il existe un mot – qui trouve là pour moi sa seule place –, un mot pour définir l’objet de cette recherche, consistant à assembler les fragments du monde aux yeux des autres, un mot osé par Alain Resnais – il faut oser le mot pour qu’il soit juste –, qui agit et qui échoue, un seul mot, le bonheur. Philippe, un simple et grand merci.

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