L’Étranger. Sur trois films de Dominik Lange

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Ce texte est paru dans le n°1 [thème : « bords, bordures »] de la revue étoilements en décembre 2007.

Les trois films de Dominik Lange Une visite chez grand-mèreFête d’anniversaire et Scènes festives ont été tournés en super 8. Les deux premiers ont pour objet l’univers familial du cinéaste, le troisième fut réalisé dans le cadre du Festival des Cinémas Différents de Paris, autour de ses amis. Une visite chez grand-mère est en couleur, les deux autres sont en noir et blanc. Les trois films sont silencieux.

Cette « trilogie intime » commence sur la route. Dominik Lange filme la campagne traversée pour rejoindre sa grand-mère. Nous ne voyons ni le véhicule, ni ses occupants, seulement la forêt qui défile, aux couleurs de l’automne. Le cinéaste colle à son oeil une caméra et se fait spectateur de son propre mouvement. Le trajet se termine par une ellipse : rien ne « raccorde » au portrait de la grand-mère, unique figure du film. Reste le déplacement, en voiture, à pied, du visiteur. Visiteur, spectateur, auteur, les regards coïncident très exactement. Les lieux parcourus ne sont pas choisis : Dominik Lange filme l’habituelle et essentielle visite, sa nécessité. L’impératif familial, affectif, s’accompagne d’une grâce : la possibilité de se sentir, de se découvrir étranger à soi-même. Peut-être est-ce ici, au bord de soi, que le cinéma commence, en filmant la marche coutumière comme une promenade éternelle, c’est-à-dire en considérant sa beauté, beauté des feuillages, beauté du ciel et de la lumière.

Dans ses trois films, Dominik Lange regarde les choses comme l’étranger de Camus. Si le cinéma était une langue, il écrirait dans cette langue quelque chose comme « Aujourd’hui, maman est morte ». De l’intime naît l’étrange : caméra sur épaule, le cinéaste interroge le « sa » de « sa famille ». De l’expérience documentaire semble naître une fiction : les membres de la famille dans Fête d’anniversaire sont des « modèles » bressonniens, si parfaits qu’ils en deviennent des acteurs, tout droit sortis d’un feuilleton américain des années 50. Ou seraient-ce quelques rushes oubliés du Faces de Cassavetes ?

Le noir et blanc, la définition du cadre agissent comme la couleur du premier film, ils rendent le réel trop figuratif pour être vrai. L’emploi du neutre (comme mode) par Dominik Lange a quelque chose de vertigineux. Il met l’intime à distance et prend le spectateur dans un va-et-vient dont il ne saurait sortir. Rappelons-le, tout est silencieux. C’est un cinéma muet, un cinéma d’un autre temps, pris dans sa propre naissance. Ainsi Marcel Mazé, dans Scènes festives, danse sur le silence du cinéma. L’immuable de la famille laisse place à des instantanés, les figures se perdent dans les mouvements de la caméra, ses accélérations, l’obscurité de la salle où se prépare une performance. Ce sont des musiciens qui s’installent. Dominik Lange, lui aussi, est musicien. La trilogie s’achève sans plus d’objet que la création et nous laisse à cet abîme, spectateurs de nous-mêmes.

Revoir

Pour ce numéro d’étoilements, j’écris en marge, après avoir revu les films de Dominik Lange.

Revoir, c’est faire l’expérience de la distance qui séparent images et souvenirs. Comme ici, deux colonnes. Il n’y a pas d’image mentale. Lorsqu’elle quitte l’écran, l’image rejoint d’autres images pour former un souvenir qui ne se fixe jamais.

Je n’avais pas vu la maison, la main sur le volant, le long portrait de sa grand-mère. Comme je n’avais pas voulu voir sa présence à lui. « J’ai vu, j’ai tout vu. » « Rien, tu n’as rien vu, à Hiroshima. » Toute ma description des films est fausse. Je ne sais plus du tout si l’allusion au personnage de l’étranger peut avoir un sens. Comme simple idée ? C’est affreux. « Bien regarder, cela s’apprend. » Il faut prendre son temps, prendre le temps d’oublier.

Qu’est-ce que c’est : voir un film ? On ne devrait plus employer le verbe sa-voir pour dire que l’on connaît. A force de sa-voir, on ne connaît plus rien. Les films de Dominik Lange nous invitent à regarder et tendent un piège à celui qui veut y voir quelque chose. Il parle de pulsion, sans un mot de plus. Comme pour ne pas trahir, par l’expression d’un savoir, ce pur regard.

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