Occhio per occhio

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Ce texte est celui du film Occhio per occhio (2007). Il est paru dans le n°V de la revue virgule en juillet 2007.

Voix off : J’ai gardé le silence jusqu’à entendre l’écho de l’écho. Je me suis retenu de crier, je suis resté dans l’inconnu.

Je ne suis pas tout à fait sorti de l’obscurité. Je pense que je vais en sortir, que je suis en train d’en sortir, en sortirai-je jamais ? J’ai fait ce film dans le noir. Cela pourrait s’appeler Histoire du noir, je l’appelle Occhio per occhio, « œil pour œil », pour dire : les images nous défendent et nous résistent, les images nous défendent parce qu’elles nous résistent.

Ça commence au sortir d’une nuit, à la frontière de l’Italie.

La plage vide se moque bien du désespoir. Un jour naîtra sans moi, sans nous, sans plus d’amour. Je chuchote au silence éternel, au mouvement perpétuel des vagues mon amour et comme un trésor, déjà, je le donne à l’oubli. Je ne suis que mon amitié et mon amour vivants. Se tenir au bord, regarder au loin, se laisser aller à la sensation vertigineuse du décollage, rester suspendu en projection, rester, disparaître. La langue, les limbes, la lande, des mots faits pour ça. Misère du langage, misère divine, mer misère. Je m’en vais vous rejoindre et la pluie sur ma peau et le vent sur mes os me rappellent que je suis mortel, désordre et redite. Déjà le bonheur, je cours et tombe dans ses bras déjà ouverts.

L’amour se précipite.

Les débuts de la lagune… j’ai fait ce voyage en solitaire : d’abord la Suisse, puis le petit village désert de Gradisca au coeur du Frioul, Venise deux fois. Les images se sont précipitées, les lieux se sont faits lieux, où gît l’éternité : le mois de mars, la route, la bibliothèque, les figures et les noms sur les murs, les bourgeons et les clochers… La fonction des images, c’est de résister à tout comme le réel, donner du temps à sentir, à la limite une idée de la mort. Elles nous donnent le temps de réfléchir un peu à ce mystère de la réalité des choses, de la lumière. Je crois que je vais faire ce film pour ne pas oublier ce qu’on appelle : le sens. Et que j’appelle : le vide ou le temps. C’est ça, exactement.

Je suis un partisan des images, qui se passent de la lettre, pas de la lumière. Quand je filme, je sais que je risque la foi, le corps et le miroir et leurs images. Je tremble, réponds au commandement : appuie sur la gâchette sinon rien. Je me prends au jeu de l’appareil, je rate, vous voyez tout, les dégâts. Pas de guerre ni d’image propre. Je m’abîme en fictions. Odieux spectacle ! ça dégouline de lumière, de musique, de voix, c’est dégueulasse… Je ne m’en lave pas les mains. Coupable certainement, mais d’autre chose, comme tout le monde. Je fais des films en sachant très bien pourquoi, sans savoir pour qui. Je veux survivre avec les images. Faire avec leur chair, leur jeunesse, leur horreur. Je m’efforce de ne pas montrer mon désespoir… j’écris ces lignes du coeur de la douleur, ces images sont ma douleur et ma solitude, elles sont d’avant sa mort… ce film me sauve… ce jour de pluie, ces canaux du labyrinthe, cette adolescente de la place Saint- Marc et son orchestre de Venise dans Calcutta désert… comme une mémoire, comme si, comme si cette nuit répétait la dernière.

Au soleil de midi, dans ce train qui m’emporte, qui m’arrache encore à Venerque, à Toulouse, à mon premier lieu, à mes premières images de cinéma alors qu’à côté un vieil homme raconte à une jeune femme qui ne le connaît pas, comme si c’était hier, comme si c’était hier l’Autriche et la bombe qui a failli le tuer, qui n’a pas épargné son ami, dont la trajectoire courbe dans le ciel ne s’effacera jamais, devenue forme même de sa mémoire, j’achève cette écriture, j’achève ce film. Mon voyage italien s’oublie déjà dans un autre. Ses lignes, ses images, dans le noir de la salle et son silence d’origine.

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